Le Sentier de la Rive : un choix s’impose
Ce texte a été lu par Claude Lafleur dans le cadre du point de presse qui a eu lieu le 16 septembre 2026 à 11 heures.
Je ne suis pas ici comme militant. Je suis ici comme homme d’affaires.
J’ai fait ma carrière dans deux mondes : celui des grandes coopératives — Sollio, Desjardins — et celui de l’entreprise privée. Deux mondes qui abordent les affaires sous un angle différent, mais avec le même indicateur : le rendement.
J’ai donc passé ma vie à décider où mettre de l’argent. Le mien, celui de mes membres, celui de mes actionnaires, celui de mes partenaires. Et la question est toujours la même : qu’est-ce que ça va rapporter, à qui, et pendant combien de temps ? Économiquement. Et, tout aussi important, socialement.
C’est cette question-là que nous posons aujourd’hui aux candidats et au futur gouvernement. Une question de rendement, pas de sentiment.
Le train de Charlevoix, on l’a lancé, relancé, sauvé, re-sauvé. Chaque fois avec de l’argent public. Chaque fois en promettant que cette fois-ci serait la bonne.
En affaires, quand un modèle échoue une fois, on corrige l’exécution. Quand il échoue encore et encore, on arrête de blâmer l’exécution et on se rend à l’évidence : c’est le modèle qui ne tient pas.
Le train touristique ne se meurt pas par manque de bonne volonté, ni par manque de gens dévoués — ceux et celles qui l’ont porté à bout de bras depuis 15 ans méritent notre respect. Il se meurt parce que le modèle n’est pas soutenable. Et au Québec, on a une expression pour ça : « Quand t’es dans le trou, t’arrête de creuser! ».
Certains évoquent le retour du transport de marchandises. Je pose la question: quelles marchandises, quels clients, quels volumes ? Parce que ça prend des volumes très importants pour justifier la réhabilitation d’une voie ferrée désuète. Des centaines de millions, sans compter la modernisation des passages à niveau.
Un corridor de marchandises sans marchandises, c’est un corridor clôturé. C’est le littoral barré pour cinquante ans. Le pire des deux mondes : aucune retombée touristique, et le fleuve fermé à double tour.
Parce que c’est ça, la vraie question. Où est l’actif ?
L’actif de Charlevoix, ce n’est pas le rail. C’est le fleuve.
Et en affaires, il y a pire que d’avoir un mauvais actif : c’est d’avoir un joyau - un avantage concurrentiel impossible à reproduire - et de le laisser dormir. Notre littoral dort derrière deux barres d’acier. On a le plus beau rivage du Québec. Depuis plus d’un siècle, on l’admire sans pouvoir le fréquenter. Il est maintenant temps de bâtir notre avenir avec lui.
On va me dire que c’est risqué. Non.
Le P’tit Train du Nord, dans les Laurentides. La Véloroute des Bleuets, au Lac-Saint-Jean. Le Petit Témis, au Témiscouata. Trois anciennes emprises ferroviaires. Trois conversions. Et aujourd’hui, trois moteurs économiques permanents pour leur région : des auberges, des restaurants, des services, des emplois, des villages qui ont recommencé à vivre.
Les études existent. Vélo Québec les a faites. La santé publique aussi. Elles disent toutes la même chose, et elles la disent depuis vingt ans. Nous ne demandons pas au gouvernement d’inventer quelque chose. Nous lui demandons de reproduire un modèle qui marche.
Un mot sur la santé, parce que c’est la première dépense de l’État. 69 G$ en 2026! On dépense des fortunes en campagnes et en dépliants pour dire au monde de bouger. Et le monde ne bouge pas plus. Les gens bougent quand l’infrastructure est là. Pas avant. On ne guérit pas la sédentarité avec des dépliants. On la guérit avec des kilomètres.
Un dernier argument, celui que je connais le mieux, parce que je l’ai vécu. Le vrai problème des entreprises de Charlevoix, c’est la main-d’œuvre. Pas le financement. Attirer du monde ici, et le garder.
Aucune jeune famille n’a jamais déménagé en région pour un train touristique. Mais des familles choisissent une région pour ce qu’elles peuvent y faire le samedi matin avec leurs enfants. Un littoral accessible, c’est un outil de recrutement. C’est du développement économique.
Alors voilà où nous en sommes. Il y a une enveloppe disponible, offerte par le gouvernement. Il y en a une seule. Ce n’est pas de l’idéologie. C’est de l’arithmétique. Et c’est un choix politique.
Subventionner le train une fois de plus, ce n’est pas seulement financer un projet. C’est fermer le nôtre. C’est dire non, pour une génération, à la démocratisation d’un bien public : le fleuve Saint-Laurent.
Le train, ça se prend en achetant un billet. Le sentier, ça se prend en ouvrant sa porte.
Ce choix-là nous appartient.

